La planete d'Aziz Lkhattaf

A quelques centaines de mètres de la rumeur et de l’animation de la place Jamaa Lefna, au fond d’une petite rue pavée se cachent deux riads ombragés par un énorme caoutchouc où nichent des myriades d’oiseaux. Aux murs rouges dansent des toiles colorées renvoyant à ce qui semble un univers d’enfant : babouches géantes, silhouettes de personnages esquissés.

C’est là que nous attend Aziz Lkhattaf qui , après de longues années passées à Tanger où il animait la galerie Delacroix est revenu dans sa ville natale de Marrakech, ouvrir une galerie chaleureuse dans son riad de la Médina.

Timide, effacé, Aziz Lkhattaf parle peu de sa peinture, travail secret à la découverte duquel il vous convie avec un grand sourire. Invitation à vous immerger dans un monde en pesanteur aux couleurs joyeuses et aux étranges habitants.

La planète de Lkhattaf réserve en effet des surprises que l’on décode peu à peu. Contraste entre le tumulte des tons qui claquent- jaunes, verts, rouges, bleus intenses- et le silence assourdissant de personnages sans visages, suspendus sur de minuscules pieds , massives silhouettes trottinant vers de mystérieuses destinées.

Seules, par deux, en groupe, elles se dirigent vers un horizon indistinct, nous tournant systématiquement le dos, flottant dans une matière incernable : eau, terre, ciel ? Nous sommes spectateurs d’un monde inconnu où nous entrons par effraction et qui ne se livre jamais par l’humanité de ses êtres, mais plutôt par leur absence à ce monde dans lequel ils se meuvent pesamment.

Sans doute les contrées imaginaires d’Aziz Lkhattaf plongent-elles dans un onirisme baigné d’une clarté irréelle, venue d’ailleurs et pas seulement de l’enfance.
A y regarder de plus près, cette abstraction, ce dépouillement, plongent leur racines dans cette terre, dans cette culture marocaine dont Aziz est issu.
La planète, bien sûr, dans laquelle on retrouve les bleus de Tanger, la blancheur des sols brûlés, les siennes oxydés de Marrakech, les couleurs éclatantes des teinturiers.
Mais surtout, lentement, vous êtes envahis par l’apparente incommunicabilité de ses personnages engoncés dans leurs djellebas. Hommes ?Femmes ? L’uniforme cache les corps dont les visages sont tournés vers un ailleurs énigmatique.
Enigmatique : voilà le mot. La peinture d’Aziz Lkhattaf nous met devant l’énigme d’un univers où des silhouettes s’enfoncent, ici dans des sables improbables, là processionnent vers des marabouts éclatants de blancheur.

Enfermées dans la gangue de tissus qui deviennent cocons, habitacles, forteresses, les impressionnantes « contrebandières » semblent d’énormes blocs surgis de temps anciens, des menhirs colorés où se détache l’esquisse d’innombrables ballots suspendus. Nous ne verrons rien d’autre : par un regard, pas une main retenant le haîk.
Ici, les êtres ne sont plus, dans leur uniformité, que signes jetés, paroles tues.

Univers ouvert sur les rêves que chacun accroche aux fenêtres multicolores qui scandent, ici, une toile, plaquées sur des absences de murs.

Sortant dans la touffeur de la place Jemaa Lefna, on secoue une sorte d’engourdissement qui nous enrobe. Il est difficile de quitter la planète d’Aziz et c’est avec un autre regard que l’on regarde, soudain, filer devant soi, dans les ruelles de la Médina, les djellebas multicolores.

Souné Prolongeau-Wade