Le haîk des contrebandières

Les trains qui partent de Tanger chargent d’étranges voyageuses…

Comme ployant sous le poids des fagots ou des charges en tous genres-leur lot depuis toujours- d’énormes femmes marchent péniblement, aussi larges que hautes, telles ces poupées russes qui s’emboîtent l’une l’autre. Ce ne sont pas des poupées, mais bien des femmes de peine ( comme il y a « des hommes de peine » corvéables à merci…) et leur chargement est entier autour d’elles, autour de leurs hanches : des mètres et des mètres de tissu, en contrebande depuis SEBTA ( et au delà ).

Des mètres et des mètres pour confectionner les rideaux des bourgeoises de Casablanca, les jolies robes des petites filles modèles, et les haîks de partout.

Ces femmes se sont laissées enrouler dans des mètres et des mètres de tissu, comme Cléopâtre dans son tapis !

Arrivées au wagon, elle n’en peuvent mais…

On doit les hisser, d’en bas, les soulever, d’en haut, et tout le monde s’y emploie, depuis le voyageur compréhensif jusqu’à l’employé du chemin de fer qui a une longue habitude de ses passagères.

Un pied, péniblement posé sur la première marche, et …ho ! hisse, que je te pousse et que je tire. C’est à n’ y pas croire, mais ces « babas » russes arrivent en haut de l’escalier, enfilent, de biais le couloir et investissent les compartiments où elles prendront un repos bien mérité jusqu’aux gares du Sud.

La poésie, et la tragédie du haîk sont là aussi, et l’œil -comme le cœur- d’Abdelaziz Lkhattaf été subjugué par ces contrebandières ferroviaires, dont le seul et modique gagne-pain sera de vendre, à Derb Ghallef et ailleurs, les haiks au mètre , et dès leur chargement livré ( à quels intermédiaires ? ) elles reprendront le train, plus légères en apparence mais tout aussi lourdes d’angoisse à la veille de ses expéditions si pénibles.

Car ce n’est pas la Séguédille de Carmen qui sera chantée chez Lilas-Pastia, même dans la Carmen arabo-andalouse créée par Olivier Desbordes à l’Institut Français de Marrakech.

Mais ces pauvres femmes en auront été le décor, peint par Aziz Lkhattaf à la commande du metteur en scène.

Aziz Lkhattaf, qui a vu dans sa petite enfance, les femmes de son village, sa grand’mère, sa mère chargées de fagots, de ballots d’herbes, de fardeaux souvent trop lourds, mais assumés par des siècle d’habitude, de servitude.

Aziz a donc reçu cette vision en plein cœur, lui qui n’imite pas les abstraits faciles, ni les orientalistes post-andalous, ni le calendrier de telle ou telle banque.

Et il a peint ces courageuses pauvres femmes, de dos le plus souvent, pour échapper peut-être à leur regard.

Il a peint ces haîk, cache-misère à l’allée, cache-trésor au retour, ces haîks d’une chaîne sans fin d’une contrebande sans solution ; il les a peintes ces femmes anonymes, dans le souvenir, à jamais gravé dans son cœur des paysannes du Maroc qui souffre.

Déjà, dans une exposition à l’Institut Cervantes de Tanger los gentes ( ces gens : ces pauvres gens) d’Aziz Lkhattaf avait frappé et ému.

Ses aveugles, à la porte de la Zaouîa de Tamasloht, étaient de cette même veine et ses personnages ont pris, depuis, des ailes, des envolés poétiques, comme pour sortir de la gangue où la contrebandière s’enlise par nécessité.

Quand la Carmen arabo-andalouse d’Olivier Desebordes a été présentée à Paris ( après le Maroc, la province française, la Tunisie etc) d’immenses affiches ont recouvert les colonnes Morris et les murs du Métro, de ces contrebandières exténuées, à bout de souffle, frappant les Parisiens comme un grand point d’interrogation.

Résident alors à la Cité Internationale des Arts, face au Métro Pont-Marie, Aziz Lkhattaf se trouva là confronté à ces contrebandières, Mères métrage, Mères Courage.
On ne répètera jamais assez ce que Jean Cocteau conseillait : il faut peindre dans son arbre généalogique.

Et l’arbre généalogique ne représente pas forcément des armoiries remontant aux Croisades ou au Légato arabo-andalou ; pour Aziz Lkhattaf, son arbre généalogique porte des fruits inattendus mais logiques : ces femmes trapues succombant sous le poids des misères, des métrages, des siècles et des siècles de quasi esclavage : lire Emile LAOUST il y a 100ans ( 1913 !)

Le haîk des contrebandières d’Aziz Lkhattad, hommage indirecte à nos regrettés amis le peintre Mohamed Drissi et l’écrivain Mohamed Choukri devrait interpeller les élégantes féministes qui ont si bien travaillé au nouveau Code de la Famille, enfin plus humain, plus juste.

Dédions les, ces haîks à ces femmes courageuses, et au-dessus d’elles, à Sa Majesté Mohamed VI sans qui cette réforme ne pouvait être envisageable, ni aboutie.

Georges.A.Bousquet

Pour l’exposition The Haîk Project (Décembre 2003-Octobre 2004)
Musée de Marrakech